★ ★ ★ ★ ★

Conception

L’histoire
Leslie et Alex Twinsden mènent une vie idéale : jobs en or, appartement en plein Manhattan, mariage fusionnel. Il leur manque en revanche un enfant et, après l’échec d’innombrables traitements, leur désir de progéniture vire à l’obsession. Dans une dernière tentative désespérée, le couple se rend en Slovénie afin d’essayer une procédure médicale très particulière. Dix ans plus tard, les jumeaux, Alice et Adam, se retrouvent chaque soir enfermés dans leur chambre, tandis que des bruits de plus en plus perturbants proviennent de celle de leurs parents. Décidés à comprendre la vraie nature de ceux qui les élèvent, les enfants ne peuvent imaginer ce qu’ils vont découvrir…

Mon avis
Voilà bien une pépite à laquelle je ne m’attendais pas du tout ! Lorsque je l’ai vu passer sur le compte Instagram de l’éditeur, il m’a intriguée. Les critiques, que je n’ai pas souhaité lire vraiment (pour ne pas gâcher une surprise éventuelle) et que je n’ai que survolées, avaient l’air d’en dire du bien. La pochette était carrément énigmatique (au point qu’il m’a fallu plusieurs jours pour y voir vraiment ce gros ventre rond et ce petit sein tout rebondi). Tous les arguments étaient alors réunis pour que je cède vite à la tentation, que je l’achète et que je l’entame dès mon arrivée à la maison. C’était déjà la preuve que j’aimais déjà ce bouquin. Souvent, les accros achètent des livres et les empilent, parce qu’ils en ont déjà un ou deux en route, parce qu’ils ne souhaitent pas les lire tout de suite, parce qu’ils ont déjà trouvé plus intrigant que leurs dernière acquisition. Il est rare que je commence un livre dès que je l’achète. Finalement, Conception, je l’ai dévoré. Et je donnais rendez-vous tous les jours à tous ces personnages certes pas rassurants mais dont les aventures me passionnaient.

La soirée est douce et les derniers lambeaux du jour, gris pâle et bleu foncé, s’accrochent à la cime des arbres de Central Park. Laissant derrière eux le sous-sol de l’église de la 90e Rue Ouest, Leslie et Alex rentrent chez eux, dans leur maison de la 69e Est. Pour la centième fois, Leslie lui a demandé s’il l’aurait épousée s’il avait su qu’ils se seraient jetés dans cet enfer médical de l’infertilité, où les démons portent des blouses blanches, sentent le désinfectant, ne pensent qu’à vous facturer des milliers et des milliers de dollars pour leurs échecs, et de plus vous font sentir que ces échecs sont les vôtres, et non les leurs. Et comme toujours, Alex a répondu : « Je crois que le jour où tu as accepté de m’épouser a été le plus heureux de ma vie. »

Ca commençait presque par un cliché de l’horreur. Alex et Leslie ont tout pour eux, sauf des enfants. Il veut un héritier plus que tout, elle, pas tant que ça. Alors ça ne prend pas. Mais ils se retrouvent tous les deux dans la clinique du docteur Kis qui a tout du savant fou d’un film d’horreur efficace : une recette secrète pour que le couple puisse enfin avoir un enfant, une clinique sombre, dégueulasse, humide et pas du tout fréquentable, et un assistant peu accueillant qui a un chien énorme et toutes dents dehors en guise de compagnon. Notre couple est en Europe centrale et c’est à ce moment-là que les choses vont dégénérer pour notre plus grand plaisir (sadique) de lecteur…

« On est franchement horribles, dis Leslie, mais elle se sent si amoureuse d’Alex à cet instant qu’elle ne peut s’empêcher de sourire.
– C’est plus fort que nous, ma chère.
– C’est quoi, tous ces « ma chère » ? C’est prétentieux…
– J’essaie seulement de repousser les ténèbres. »
Leslie secoue la tête, Alex sort une vieille clé de geôlier, grosse, rouillée, et l’insère dans la serrure.
« On devrait avoir honte, dit Leslie.
– On a honte – un peu.
– Nous devrions nous suicider.
– Tu ne penses pas ce que tu dis.
– Si.
– Eh bien, c’est impossible. Ce n’est tout bonnement pas dans notre nature – ça ne l’est plus. Aucun animal ne se suicide, à part l’être humain. »
Le visage de Leslie s’éclaire : « Et les lémurs ?
– Les lemmings, ma chère. Et il ne se suicident pas. Ils n’ont aucune idée de ce qui va arriver quand ils sautent de la falaise.
– Quelle bande de crétins, hein ?
– Tout à fait. De parfaits idiots. »

L’auteur a pris quelques dizaines de pages tout de même pour installer le contexte, histoire que l’on aime déjà le couple et leur vie, histoire que l’on s’inquiète vraiment de leur destin ensuite. Car celui-ci réserve bien des surprises. Et bien plus que l’on peut imaginer ! De grognements étranges en pulsions carnivores inexpliquées, de courses poursuites effrénées en bagarres qui ne manquent pas de violence, à l’image d’un film très, très noir ou d’un thriller en puissance, Conception monte crescendo dans le sombre, dans l’horreur et l’inhumanité, la peur, la cruauté… Et c’est ça qui est bon ! Mais où va-t-il donc s’arrêter ? Il repousse continuellement les limites qu’un thriller commun aurait fixées et va plus loin que l’originalité dont ne sait plus forcément faire preuve un bon livre d’horreur.

Dans leur cerveau, dans leur liquide céphalo-rachidien, dans leur mécanique la plus élémentaire, la plus primitive, il est écrit qu’ils doivent croire que leur mère et leur père sont là pour les protéger, et ils s’accrochent à cet instinct quelle que soit l’irréfutabilité de la preuve du contraire – et même ainsi, même après qu’ils ont renoncé à cette illusion et qu’ils se sont enfuis pour sauver leur peau, le doute suit comme une ombre le moindre de leurs mouvements, parce qu’ils réagissent à une réalité qui est par essence inconcevable, à une vérité qu’ils perçoivent continuellement comme un mensonge fabriqué de toutes pièces par leurs propres échecs ou par les dysfonctionnements de leurs esprits fiévreux.

Les descriptions tiennent en haleine. Parfois très visuelles, comme cette lame qui finit par toucher du bout de sa pointe le coeur de la victime, elles vous font frissonner, vous écoeurent, bref, ne vous laissent pas indifférents. Efficaces, elles ne manquent pas sans pour autant être de trop. Tout le récit est en justesse : l’action est bien dosée, l’écriture bonne et efficace, les personnages chacun doté d’un petit quelque chose auquel on accroche, les rebondissements nombreux et toujours plus surprenants. De façon plus abstraite, le roman va questionner tout au long de son déroulement les relations qu’entretiennent les enfants et leurs parents, l’humanité (ou son contraire) qui sommeille en chacun de nous et les limites que l’on se fixe pour respecter celle-ci ou se respecter soi-même… Conception a tout pour plaire, de la toute première ligne à la dernière où l’auteur nous mène encore plus loin qu’il ne l’a jamais fait jusque là alors qu’on n’en attendait pas autant de sa part. Il malmène ses personnages effrayants pour les uns, inspirant la pitié pour les autres, tout au long de son histoire, mais ne sera rassasié que lors de cette toute dernière scène sur le tarmac d’un aéroport où le destin d’un des personnage principal se joue enfin et dont la course finit, bien malgré nous, alors que nous étions plein d’espoir pour celui-ci, là on ne l’aurait jamais imaginé…

Ma note
J’accorde ★ ★ ★ ★ ★ à Conception. Conception est l’un des meilleurs romans noirs au monde, à n’en pas douter. Tous les ingrédients sont là et pas un seul ne manque à l’appel pour que la lecture soit addictive, torturée, tourmentée, passionnante, originale enfin. Conception fait dans l’horreur sans pour autant nous écoeurer, mais il fait surtout dans le suspens comme peu de livres parviennent à le faire et recèle de détails croustillants qui viennent gonfler une intrigue toujours plus captivante.

ConceptionISBN : 9782253112082
Lu en français.

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